Extrait - Un Bonheur difficile -

              Nicolas Pinel et ses enfants

   Le ciel flamboyait de tons écarlates et la petite brise qui avait rafraîchi la journée était soudainement tombée. Le soir arrivait et Nicolas Pinel, précédé quelques pas devant lui de son fils Gilles portant le fusil de la famille, ainsi que de son voisin Boisverdun,  hache et fusil à l’épaule, descendait vers l’escarpement qui bordait le fleuve. Il était fatigué et il avait faim.

   Le coup de feu claqua tel un marteau frappant une enclume. Le bruit roula ensuite pour rapidement être absorbé par la forêt non loin derrière et les espaces défrichés qui se rendaient jusqu’au cap à peine cent mètres devant. Nicolas sentit une brûlure à l’épaule gauche et regardant sa chemise, s’aperçut qu’elle était rouge de sang. Il lâcha la hache qu’il tenait dans sa main droite et portant celle-ci à la blessure, il s’affaissa, tombant à genoux dans les broussailles. Ses yeux s’embrouillèrent et c’est à peine s’il entendit son fils crier. Il relevait la tête quand il vit deux sauvages qui s’étaient levés à peine trente pas à sa droite, dans le soleil, le visage peinturluré, les cheveux hérissés en crête sur la tête. L’un deux tenait un mousquet qu’il s’efforçait de recharger rapidement et l’autre une masse de pierre emmanchée sur une branche de bois.

   ― Tirez, vite, tirez! cria-t-il à son fils et à Boisverdun tout en observant les sauvages.

   Boisverdun prit le temps de s’agenouiller, viser et enfin tirer son coup. La balle sembla toucher la main du sauvage qui rechargeait son mousquet car il lâcha l’arme en secouant sa main. Voyant que tant Nicolas Pinel, son fils Gilles et Boisverdun étaient debout et sûrement capables de se défendre, les attaquants prirent la fuite, non sans lancer un cri de guerre, une sorte de hululement strident qui se répercuta tout autour. Aussitôt, des chiens se mirent à aboyer, ajoutant une note lugubre au drame qui se déroulait dans le champ des Pinel.

    ― Père! Père! répétait en courant vers son père Gilles Pinel, le mousquet toujours à la main, la peur déformant sa bouche et les yeux embués de larmes.

   Il atteignit Nicolas au moment où il se relevait, le bras gauche luisant de sang et la main droite pressée sur sa blessure. Ce dernier ne pensait pas: l’adrénaline le faisait réagir de façon instinctive, insensible à tout ce qui l’entourait sauf la présence des sauvages qui s’éloignaient en trottinant et de son fils aîné en danger. Tout semblait se dérouler au ralenti. 

   ― Ramassons tout, vite, il faut décamper d’ici avant que ce maudit sauvage rameute sa petite bande, dit Nicolas. Ils vont se rabattre vers nous.

   Gilles le regardait, hébété, l’air incertain, pendant que Boisverdun ramassait la hache de Nicolas et replaçait en bandoulière le sac de provisions que Madeleine Pinel avait préparé pour la journée.

   Constatant la détresse de son fils, Nicolas rajouta :

   ― Ça va aller, Gilles, la balle n’a qu’effleuré l’épaule. Dépêche-toi!

 

 

                           

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Alain Lafrance

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