...L’été où Jeannine est déménagée, je pris conscience que les arbres chantaient. Pas toujours, évidemment, mais aussitôt qu’assez de vent se faisait sentir, la plupart en profitaient pour murmurer tout bas et se clarifier doucement le souffle. Ce fut une découverte incroyable car à ma connaissance, personne n’était au courant de ce phénomène. Je le découvris tout-à-fait par hasard, un après-midi où je m’étais rendu à la clairière dans la forêt. Assis le dos appuyé à un arbre, je devais probablement rêvasser, je ne me souviens plus à quoi bien sûr, de toute façon je rêvasse souvent de tout et de rien, quand je sentis le vent se lever, une brise d’abord légère, puis assez rapide, un bon vent qui rafraîchissait le temps car il faisait chaud même si on était déjà presqu’à la fin de l‘été. J’écoutais le vent quand soudain j’entendis un petit souffle se détacher du bruissement général, un bruit de feuilles froissées mais modulé, sur deux tons, ou deux demi-tons, je ne me rappelle plus, même si j’ai une oreille très juste pour les sons.  Un tout petit souffle, gêné, qui ne voulait pas déranger mais cherchait quand même à s’exprimer, à se faire entendre, ou peut-être cherchait-il à s’écouter lui-même pour se comparer aux autres. Je ne pouvais absolument pas déterminer d’où il venait mais je savais que c’était de tout près, peut-être de l’arbre sur lequel j’étais appuyé. Je me levai debout, très surpris car je n’avais jamais remarqué cela auparavant, et pourtant Dieu sait combien de temps j’ai passé dans la clairière! Et à force d’écouter, je reconnus d’autres petites plaintes, plus loin, qui essayaient de se faire entendre parmi le bruissement général environnant. Tout cela était modulé, très, très doux, malhabile même, mais très spécial. Comme si les feuilles prenaient conscience d’une capacité d’expression qu’elles n’arrivaient pas à maîtriser, une vocalise étouffée par crainte de déplaire, de détruire l’harmonie environnante.

 

   Durant tout cet été, chaque fois qu’il y avait du vent, j’allais m’asseoir à la clairière, à écouter, à essayer de reconnaître, d’identifier la provenance de chacune des petites plaintes, des petits sifflements qui se détachaient à peine des grands gémissements touffus, bruyants et confus de la forêt. Je n’osais pas trop en parler car j’étais certain de faire rire de moi. Je vous l’ai dit, je ne suis pas comme les autres, mais au fond je ne suis pas différent, c’est un paradoxe! Je comprends mieux aujourd’hui, et cette différence fait ma force, car sans cela je ne crois pas que je serais heureux. Je ne pourrais pas être comme la plupart des gens, je ne comprendrais rien à ce qui se passe, à la vie, je marcherais constamment dans une obscurité dont je ne m’apercevrais pas, et bien que je crois que cela me serait insupportable, je réalise aussi que je ne m’en rendrais pas compte, ce qui est encore un paradoxe.                            

             Extrait - Pierplante Laforest

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Alain Lafrance

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