...On lui avait proposé une brève entrevue avec maître Éric Bardaux, le procureur chargé du procès de l’assassin de son mari. Pour des raisons inconnues, ce procès avait été retardé plusieurs fois.  Maître Bardaux arrivait justement. C’était un homme d’âge mûr, grisonnant, assez grand, mince.

   Tania le fit asseoir à la table, sur laquelle de l’eau fraîche était servie. Elle prit place en face de lui. 

   ̶  Mon dieu, je ne m’imaginais pas que votre rayonnement sois si… intense, madame Fixx. Vraiment, c’est extraordinaire! 

   Tania avait pris l’habitude de s’habiller très sobrement d’un pantalon sombre et d’un chemisier assorti, à manches longues. Son aura faisait ressortir ses cheveux foncés, son teint pâle, ses mains et ses chevilles délicates, ce qui lui donnait beaucoup de charme.

   ̶  Je voudrais vous poser quelques questions sur votre mari, madame Fixx, et j’estime que cela devrait nous prendre au plus une heure. Ça vous convient?  dit maître Bardaux qui, machinalement, ouvrait son porte-document pour en extraire un bloc notes.

   Tania avait pendant longtemps imaginé de façon très détaillée le déroulement de l’assassinat de Robert. On lui avait rapporté que le meurtre était l’œuvre d’un illuminé, d’un fou de Dieu, un homme qu’elle aurait aimé anéantir, faire disparaître. 

   ̶  Maître Bardaux, je ne crois pas que ces questions soient nécessaires, répondit Tania. En fait, j’aimerais rencontrer personnellement la personne qui a tué mon mari. Il serait préférable que la rencontre ait lieu ici pour des motifs que vous comprenez, enchaîna-t-elle. Et j’aimerais que cette rencontre soit organisée dans les jours qui viennent.

   ̶  La loi ne permet pas de telles rencontres, madame Fixx. Cette personne est dangereuse, et est présentement sous verrou. D’ailleurs depuis déjà trop longtemps. Il est temps que nos procédures s’entament.

   Tania tenait absolument à un face-à-face avec cet inconnu qui lui avait enlevé Robert. Elle voulait pouvoir le regarder dans les yeux, mesurer sa haine.

   ̶  Je sais, maître Bardaux. Mais je désire que vous organisiez cette entrevue. Je suis persuadée qu’il existe une façon d’y arriver.

   Et sans plus attendre, nerveusement, Tania reprit :

   ̶  J’aimerais donc vous revoir ici avec cette personne disons dans trois ou quatre jours, le temps que vous mettiez en place les arrangements requis, maître Bardaux.

   Sur ce elle se leva, se dirigea vers la porte, l’ouvrit et remercia chaleureusement son visiteur de l’intérêt qu’il allait consacrer à sa demande.

 

   Éric Bardaux la rappela le lendemain.

   ̶  Madame Fixx, à ma grande surprise, le juge a accepté votre demande. Il va sans dire que les événements des quelques derniers mois vous placent dans une situation, disons,  extrêmement spéciale.

   ̶  Je sais, maître Bardaux. Pouvons-nous donc organiser cette entrevue demain? 

   ̶  Donnez-moi deux jours, madame Fixx. Nous devons nous assurer que l’hôpital possède une salle à haute sécurité et je dois organiser le transport.

   ̶  L’entrevue aura lieu dans ma chambre, maître Bardaux. Et je désire être seule avec la personne en question. Je crois que son nom est Amir Sharouf, n’est-ce pas? 

 

  Éric Bardaux et Amir Sharouf se présentèrent chez Tania en fin d’après-midi, deux jours plus tard. Dès qu’elle vit le prisonnier, un homme dans la vingtaine, Tania, bien que nerveuse, demanda qu’on lui enlève toute entrave. Ce qui fut fait non sans protestations. Amir Sharouf ne montrait aucun signe de désarroi. Au contraire, il scrutait chaque détail de cet être lumineux qui se tenait devant lui. Tania pria maître Bardaux ainsi que les policiers qui étaient chargés de la sécurité de se retirer et, dans un geste irréfléchi, prit le jeune homme par la main et l’amena au centre de la pièce, en face d’elle. Ce dernier la regardait froidement dans les yeux, d’un air résigné, mais sans honte, sans crainte non plus. Puis, contrairement à toute attente, elle prit ses deux mains dans les siennes, et levant la tête, le regarda dans les yeux. Longuement, sans parler. Sa lumière illuminait Amir. Au bout de quelque temps, Amir releva la tête et ferma les yeux.

   ̶  Je ne comprends pas. Pourquoi? Est-ce ta foi qui t’a aveuglé? Ce meurtre en valait-il la peine? dit Tania, la douleur se lisant sur son visage.

   Amir ne bougeait pas. Après quelques secondes, il baissa la tête et la regarda. Tout son visage baignait dans la lumière de Tania.

   Tania lui lâcha les mains et se recula un peu.

   ̶  Sais-tu combien de fois je t’ai imaginé tuer mon mari? Sais-tu combien de fois j’ai voulu t’arracher les yeux, te frapper jusqu’à épuisement de mes forces? renchérit Tania.

   Aucune réponse.

   ̶  N’as-tu donc rien à me dire?

  Après un long silence, Amir Sharouf dit finalement :

   ̶  Je n’ai pas agi selon ma volonté, madame. Je ne puis malheureusement pas ajouter d’autres commentaires. Je regrette de vous avoir fait souffrir.

   Amir était calme et la regardait intensément dans les yeux.

   Tania réalisa soudain que sa rage était tombée, en fait qu’il n’y avait plus de désir de vengeance. Seule demeurait cette immense peine que le temps finirait par apaiser. Ses anciens réflexes d’aide aux détenus lui revenaient à l’esprit et elle imagina pouvoir aider à la réhabilitation de cet homme.

   Alors Tania alla ouvrir la porte, laissant entrer Éric Bardaux et les policiers.

   ̶  Maître Bardaux, il ne sert à rien de chercher à détruire cet homme. Cela ne me ramènera pas mon mari.

   Éric Bardaux s’assit lentement dans le fauteuil près de lui et leva les yeux au ciel en écartant les bras.

   Puis, en faisant un effort avant de changer d’idée, elle continua :

   ̶  J’aimerais que les charges qui pèsent contre lui soient annulées pour l’instant, ou du moins reportées dans le futur, reprit Tania. Entretemps, j’aimerais qu’Amir m’aide dans mes travaux.

   Éric Bardaux se leva d’un bond.

   ̶  Mais c’est impossible, madame Fixx. Cet homme a tué votre mari et la loi prévoit des sanctions à cet effet. Ce que vous proposez est totalement contraire à nos lois, à nos coutumes… 

   À court de paroles, Éric Bardaux fit quelques pas dans la pièce. 

   ̶  C’est possible, maître Bardaux, dit doucement Tania.        

             Extrait - Absolution

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Alain Lafrance

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